Fils

Publié chez Christophe Chomant Éditeur, avril 2017.

Créé par la troupe KITÉTOI (du collectif Petites Roches -Josselin)

Texte écrit pour trois personnages : le fils de bientôt trente ans, sa mère et sa tante, sœur de sa mère. Un non-dit, une rivalité insoupçonnée, un humour sarcastique, un fils enfermé dans son propre corps, prisonnier de sa mère et de son amour jaloux. Une histoire d’évasion, de victoire sur l’inéluctable, une histoire d’amour filial et sororal qui parle de liberté et de goût gourmand de la vie. Une pièce touchante, drôle, cruelle et tendre.

Mise en scène Sandrine LMH, avec Élouan Le Flohic dans le rôle du Fils, Christine Le Du dans celui de la Mère et Marie-Jo Le Pen dans le rôle de la Tante.

Teaser « Le Fils » (vidéo Michel Devillers) :

Photos de la répétition du 19 fév. 2016 (Théâtre de la Rochette, Josselin)

et lien vers le blog : Photos répé

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Crédit photos : Michel Devillers
 **

Extrait :

Fils

Personnages

Le Fils (Louis)
La Mère (Myriam, sa mère)
La Tante (Martine, sa tante, la sœur de la mère)


Scène 1.
Le Fils est assis dans le canapé. Apparemment il regarde la télé. Il grignote des chips et boit un soda.
La Tante entre.

Tante. T’es encore là le Gros ?

Fils. Hum.

Tante. Avachi dans le trou du canapé. On avait un chien autrefois. Comme toi. Toujours au même endroit. À la fin son trou creusé dans le canapé. Et son odeur incrustée. Où est ta mère ?

Fils. Cuisine.

Tante. T’es pas sorti ?

Fils. Non.

Tante. Évidemment. Question inutile. Espoir vain. Si encore tu t’achetais tes saloperies tout seul. Elle fait quoi ta mère ?

Fils. Cuisine.

Tante. Tu sais au moins ce que tu regardes ?

Fils. Hum.

Tante. Et c’que tu manges ? Tu sais au moins c’que tu manges ? Quand t’étais p’tit, ma sœur te mettait comme ça, dans un coin entouré de coussins. Elle te foutait le biberon dans le museau. On avait la paix vingt minutes. Tu prenais tout ton temps. On t’entendait plus. Elle aurait pu mettre n’importe quoi dans le biberon. Tu pouvais tout biberonner. Sans distinction. La seule question fondamentale : as-tu seulement un jour senti le goût des choses ? Fais-tu seulement la différence entre les goûts et les choses ? Et la différence entre toi et le canapé, tu fais ?


Scène 2.
Les mêmes. La Mère entre.

Mère. T’es rentrée ?

Tante. Apparemment.

Mère. Depuis longtemps ?

Tante. Assez longtemps pour contempler ton chef d’œuvre. Alors on me dit que tu cuisines en cuisine.

Mère. Une julienne de légumes avec deux petits filets de cabillaud, pour toi et moi. Et pour P’tit Louis, deux belles saucisses de chez Cadin et des frites maison.

Fils. Maison ? Mais combien de fois je dois te répéter que je n’aime pas tes frites.

Mère. Il préfère les frites congelées. Va comprendre.

Tante. Hors de question.

Mère. De ?

Tante. D’aller comprendre.

La Tante va en cuisine, suivie de la Mère, qui au passage ébouriffe les cheveux du Fils qui râle.
Il reste là, sur son canapé. Sans plus donner l’impression de s’intéresser au monde.

Scène 3.
La Mère et la Tante reviennent, portant chacune une assiette.

Mère. P’tit Louis, mon chéri. Tu iras en cuisine. C’est pour l’odeur des frites et de la saucisse. Je préfère que ça reste dans la cuisine. Pour les coussins du canapé. Tu comprends ?
Le Fils râle. Beaucoup. Mais finit par se lever et sortir côté cuisine.
Les deux femmes s’installent et mangent.

Tante. Et tu comptes l’appeler comme ça toute sa vie ?

Mère. Qui ?

Tante. P’tit Louis.

Mère. Je l’ai toujours appelé P’tit Louis.

Tante. Oui. Justement. Toute sa vie ?

Mère. Je ne l’ai jamais appelé autrement.

Tante. Oui. Justement. Tu l’as bien regardé ?

Mère. Je ne comprends pas toujours où tu veux en venir avec tes questions. Tu as toujours posé des questions invraisemblables. P’tit Louis s’appelle P’tit Louis. Comment tu voudrais que je l’appelle ?

Tante. Moi, je l’appelle le Gros. C’est plus moderne.

Mère. C’est offensant.

Tante. Et P’tit Louis, c’est quoi ?

Mère. C’est son nom.

Tante. Tu devrais essayer de le remettre dans ton ventre pour voir.

Mère. Qu’est-ce que tu racontes ?

Tante. Essaie un peu pour voir.

Mère. Mais enfin Martine !

Tante. S’il est si petit que ça, il pourrait peut-être rentrer. Si ça se trouve. T’as jamais essayé ?

Mère. Mais tu dis n’importe quoi. Mais où on va comme ça ? Qu’est-ce que tu racontes ? Où tu vas chercher des idées pareilles ?

Tante. On sait jamais. T’as bien eu assez de place pour un bébé de 5kg100, peut-être que t’en auras assez pour un bébé de 120. Un P’tit bout comme ça. Ça passera p’t-être. Moi, j’en n’ai aucune idée. Vu que j’ai jamais mis personne à l’intérieur.

Mère. C’est ta jalousie qui te reprend.

Tante. Ça m’est jamais venu à l’idée, d’ailleurs.

Mère. C’est ta jalousie. C’est Alain. Tu l’aurais voulu à toi. Sauf que c’est moi qui l’ai eu. Et ça, tu ne le digères toujours pas.

Tante. Et toi tu n’en finis pas de digérer ton P’tit Louis. Ou bien c’est lui qui n’en finit pas de digérer sa mère. À cette allure-là, vous n’en finirez jamais. Quand il t’aura complètement avalée, je ne sais pas s’il tiendra encore sur son canapé.

Scène 4.
Les mêmes. Le Fils entre.

Fils. Et ma glace ? Je peux la manger ici ?

Mère. Bien sûr, mon chéri.

Le Fils s’installe à sa place sur le canapé.

Tante. (Au Fils) C’est son nez ou son doigt de pied ?

Fils. De quoi ?

Tante. (Au Fils) C’est le nez de ta mère ou c’est son doigt de pied ?

Fils. De quoi ?

Tante. (Au Fils) Ce que tu es en train de manger là. C’est quoi comme bout ?

Mère. Mais fiche-lui la paix. Tu vois bien qu’il n’est pas dans la conversation.

Tante. (Au Fils) C’est bon ?

Fils. Hum.

Mère. Arrête ça, Martine !

Tante. (Au Fils) Ta mère a peur que tu grossisses.

Mère. Martine !

Tante. (Au Fils) Ou bien c’est la peur de disparaitre.

Mère. Ça suffit !

Tante. (Au Fils) Tu connais l’histoire de Pantagruel. Il lui fallait des dizaines de vaches à téter pour son petit déjeuner. Un jour, il en a bouffée une toute crue. D’abord, il lui a mordu la mamelle, elle a pissé le sang. Il a tout avalé. Le lait et le sang. Au final, il a tout dévoré. Les entrailles et le reste. La bête a meuglé longtemps. Elle a fini par crever. C’est pour ça que ta mère a la trouille.

Mère. Martine. Tu vas trop loin.

Tante. (Au Fils) T’as fini ta glace, mon Gros ? C’est bien.

Mère. Il s’appelle P’tit Louis.

Tante. (Au Fils) Tu t’appelles P’tit Louis ?

Le Fils regarde sa tante, sans comprendre.
Noir.

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